5500, 7000, 10300, 13300...Si nous parlions d’un nombre de cas, cela s’appellerait une épidémie. Les médecins seraient inquiets… Il s’agit en réalité du nombre d’adultes qui se sont fait baptiser dans la nuit de Pâques, de 2023 à 2026.
Au delà de son aspect fascinant, ce phénomène, inattendu, interroge et bouscule. C’est pourquoi les Amis de La Vie du Nord, en partenariat avec La Vie et le Centre Spirituel du Hautmont ont organisé le 14 février dernier une journée de réflexion intitulée : « Des catéchumènes frappent à la porte de l’Église : comment marcher ensemble ? ». Cette journée a rassemblé une centaine de participants autour d’acteurs chevronnés.
Dans de précédentes fonctions, il y a une quinzaine d’années, j’ai rencontré certains évêques qui, en apparence résignés, fermaient sagement la boutique : on vend ici, on lâche là, on gère la crise….La messe était dite ! Comment pouvaient-ils savoir qu’un phénomène aussi surprenant que celui auquel nous assistons allait se produire ? Mais, à la lumière de ce qu’on voit aujourd’hui, on peut aussi se demander pourquoi ils désespéraient de cette Pentecôte...
De fait, ce ne sont manifestement pas les traditionnelles actions entreprises pour annoncer la foi qui provoquent cette ruée vers le baptême. Bien que toutes soient louables, le constat fait à Lille est unanime : c’est « Quelqu’un d’autre » qui appelle, hors des cadres prévus, de mille manières, de façon toujours étonnante mais toujours personnelle. Nous assistons à une contagion de vie.
De profils extrêmement différents (âges, origines sociales, sensibilités...) ces adultes qui frappent à la porte de l’Église posent tous des questions précises : que nous proposez-vous à croire ? Quels témoignages donnez-vous ? Que nous faut-il faire ? Ils interrogent les rites, notre foi, mais aussi la cohérence avec laquelle nous la vivons concrètement. Et les chrétiens « historiques », au pied du mur, ne peuvent pas se défiler : il leur faut répondre, c’est à dire être témoins. Joie pour les uns, épreuve pour d’autres, approfondissement pour tous.
Les catéchumènes ont également une grande soif d’intériorité, de recueillement, de beauté formelle, de fraternité vécue, de partage authentique...Ces aspects nous posent question eux aussi. Car finalement, ils viennent chercher l’inverse de ce que la société à laquelle nous consentons leur propose : ils ont perçu ses impasses, et comprennent que ni l’individualisme ni le consumérisme ne conduiront au bonheur. Et ils veulent savoir Qui le leur fera voir.
Pour répondre à tant d’exigences, les structures en place montrent toutes leurs limites : églises fermées, manque d’accompagnateurs, de marraines, de parrains, difficultés à rencontrer et s’insérer dans une communauté existante aux pratiques arrêtées...les obstacles sont légion.
Pourtant, c’est bien la communauté qui semble l’élément central de la croissance dans la foi : c’est au contact des témoins réunis qu’elle s’épanouit le mieux. Ainsi à Lille, l’évêque a proposé la création de petites fraternités, où cheminent ensemble anciens et nouveaux venus autour de la Parole. Car, c’est une autre constante, l’accompagnement qui porte des fruits ne se fait que dans la durée, le temps long, comme des parents éduquent leur enfant pour lui permettre d’acquérir sa stature d’adulte pleinement libre.
Acquérir la liberté intérieure, celle qui permet de dire des « oui » pléniers et des « non » entiers...voilà tout l’enjeu du cheminement. Comme le soulignait Raphaël Buyse, prêtre lillois, l’Église d’aujourd’hui se retrouve dans la position d’Élisabeth – la parente de Marie- il y a deux mille ans.
Âgée, stérile qui plus est, Élisabeth n’attendait vraiment plus d’enfant. Et voilà que lui arrive Jean-Baptiste...Chambardement total ! Réorganisation complète ! Sur le très-tard de leur vie, la vieille Élisabeth et le vieux Zacharie ont dû apprendre à engendrer, à éduquer…Et ont nécessairement dû tout revoir de leur façon de vivre. Ils ont dû composer. Ils ont dû inventer.
Et voilà notre vieille Église de France au défi de cet engendrement tardif. Madeleine Delbrêl le pressentait déjà : elle demandait qu’à côté des grands moyens d’évangélisation, on fasse naître « de petites communautés simples, fraternelles, contagieuses ». A beaucoup d’égards, nos groupes d’Amis de La Vie pourront s’y reconnaître.
Julien Motte
Directeur des Amis de La Vie