Dans son film « Le Guépard », palme d’or à Cannes en 1963, Luchino Visconti met en images l’histoire d’un basculement d’époque. Au mitan du XIXème siècle, le jeune, fougueux et flamboyant Tancredi Corbera, héritier du Prince de Salina, a rallié les Chemises rouges de Garibaldi. Leur projet est de réaliser l’unification de l’Italie, en mettant fin au règne de l’aristocratie latifundiaire, à laquelle appartient Tancredi.
Ce mouvement, le Risorgimento, en sonnant le glas d’une époque, va mettre fin à un mode de vie qui se caractérise d’abord par son rythme lent et sa stabilité. Cependant, si Tancredi épouse la cause des Chemises Rouges, c’est in fine par calcul, afin qu’elle serve sa condition : « Il faut que tout change, pour que rien ne change », dit-il. Se servir des temps pour conserver le temps, en somme.
Nous sommes loin de telles conceptions désormais. Nous savons que nous n’avons pas prise sur le temps – et il est exact que nous n’en sommes pas les maîtres- mais, nouveauté, nous croyons que la manière dont nous le vivons nous échappe également. Et c’est là que le bât blesse.
Si le temps nous est compté, il nous est aussi laissé. Il nous revient de l’utiliser. Au fond, à trop regarder comme inexorable son accélération, il semble que nous ayons collectivement renoncé à la magnifique liberté d’employer le temps.
Ce renoncement laisse le champ libre à la course, qui s’impose donc partout, tout le temps et à tous. Dans son dernier ouvrage, le philosophe Rémi Brague nomme « presse » la réalité effective du fait d’être pressé en permanence. Nous l’avons intégrée à nos moindres actions, convaincus que ralentir, c’est déchoir. Et que ne plus suivre le rythme, c’est prendre le risque d’être disqualifié.
On le mesure par exemple en entreprise, où la chasse aux séniors est un sport habituel : les anciens vont moins vite, leur ancienneté se paie, et, problème majeur, ils connaissent l’histoire de la structure qui les emploie : sensibles à la cohérence et à la continuité, ils disposent d’arguments solides pour contester certaines mesures ou orientations. Bref, ils ralentissent la marche donc ils gênent. D’où le culte voué au « turnover » pour courir toujours plus vite en balayant les « obstacles ». Mais à quel prix ? Les dégâts sont considérables : rythmes insoutenables, relations exécrables, humains brisés, perte de sens...Demandons un peu à l’Assurance maladie le coût des « burn out » !
En lisant ceci, je suis certain que chacun peut reconnaître une situation, des personnes, des lieux.
Le bon emploi du temps reste pourtant affaire de décision, de choix, tant individuel que collectif. On sent le caractère éminemment politique de la question, que souligne parfaitement l’étude annuelle du Conseil d’État (2025) : « Inscrire l’action publique dans le temps long ». Nous y reviendrons lors de notre université, en octobre prochain.
Plus près de nous, il est significatif que La Vie change de périodicité : d’hebdomadaire, sa parution devient quinzomadaire. Ce choix relève certes de contraintes économiques ; mais il procède également d’une réflexion sur la nécessité d’en finir avec cette « course à l’actu » qui empêche l’analyse. La prise de recul apparaît comme nécessaire pour mettre en perspective les événements et ainsi mieux en saisir le sens. Nous allons donc prendre plus de temps.
Trouver enfin le rythme qui nous permette de faire au mieux ce que nous souhaitons ou savons faire...C’est un beau programme, fidèle d’ailleurs à ce que dit Jésus : « Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une coudée à la durée de sa vie? » (Mt 6,27). Dans l’Évangile, on passe son temps à s’arrêter et à s’asseoir : pour réfléchir, pour enseigner, pour prier, pour calculer…
Au Croisic, nous nous arrêterons quatre jours pour découvrir la valeur du temps long.
Julien Motte
Directeur des Amis de La Vie