Dans quelques jours, 260 Amis de La Vie vont se retrouver au Croisic pour notre université annuelle autour du thème : « Dans un monde accéléré, découvrir la valeur du temps long ». Un thème qui peut surprendre. Car qu’est-ce que le temps long ? Et même, qu’est-ce que le temps ?
En réponse à cette dernière question, Saint Augustin écrit : « Si personne ne m’interroge, je le sais ; mais quand je veux répondre à cette demande, je l’ignore ».
Dans Zadig de Voltaire, le grand mage pose l’énigme suivante : "Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie tout ce qui est grand ?". Zadig répond « le temps » : "Rien n'est plus long, ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité ; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets ; rien n'est plus lent pour qui attend ; rien de plus rapide pour qui jouit ; il s'étend jusqu'à l'infini en grand ; il se divise jusque dans l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en regrettent la perte ; rien ne se fait sans lui ; il fait oublier tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les grandes choses."
Ainsi, le temps est à la fois une évidence pour chacun et reste quelque chose d’indéfinissable sur laquelle nous n’avons aucune prise. Souvent, nous avons l’impression que la vie va trop vite. Simple impression ou réalité ? D’après les travaux du sociologue allemand Hartmut Rosa, nous vivons bien une accélération sociale. Elle provient notamment du fait que les possibilités de choix ont été démultipliées à l’extrême. Tout est devenu objet de choix et nous pouvons avoir l’impression que tout est à notre disposition en quelques clics. Cette illusion de pouvoir accéder à tout, tout de suite, induit une négation de la valeur du temps. Dans une société rurale, l’homme connaît cette valeur : après le temps des semences vient celui des récoltes. L’homme la connait encore dans une société industrielle avec le temps nécessaire à la transformation des matières premières en objets. Mais dans une société de consommation, cette valeur disparaît : il n’y a plus que la satisfaction des besoins, voire des envies, de façon immédiate et instantanée. La dimension d’ouverture, aux autres, au monde se perd. Or c’est dans un temps ouvert que nous pouvons donner un horizon de sens à notre vie. En perdant le sens du temps, nous risquons de perdre le sens de la vie.
Alors, entrer dans le temps long, pourquoi maintenant ? Parce qu’il y a urgence ! Il y a urgence à comprendre la valeur du temps long pour préserver l’humain. Toute expérience humaine fondamentale s’inscrit dans un temps long. Une grossesse dure toujours neuf mois. La vie de famille et les liens d’amitié se construisent au fil des ans, la sagesse et la maturité viennent avec l’expérience, se nourrissent aussi des échecs… Dans Magnifica Humanitas, le pape Leon XIV insiste sur cette protection de l’humain. Non pour refuser la révolution numérique et l’IA mais pour éviter que ne se développe sous l’influence de la technologie « une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose » (MH 112). Pour le pape, préserver l’humain passe notamment par le temps que nous accordons les uns aux autres, à lire une histoire à un enfant, à tenir compagnie à une personne âgée, etc. A sortir donc de la course monétisée pour honorer la dimension gratuite de nos vies.
Pendant l’université, nous explorerons cette valeur du temps long en lien avec la nature, la politique et l’économie et nous nous mettrons à l’école de la Bible pour découvrir le temps de Dieu, loin de toute accélération. Nous avons cette chance, en tant que chrétiens, d’avoir accès à cette autre conception du temps. C’est un des grands trésors que nous pouvons partager aujourd’hui. En savourant les moments passés avec ceux qui nous sont chers, en contemplant ou en prenant soin de la nature, en écoutant de la musique ou en partageant de bonnes lectures, à commencer par votre quinzomadaire préféré.
Monique Baujard
Présidente des Amis de La Vie