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L’enjeu de la sobriété heureuse, par Patrick Viveret

   

NANTES - 25 septembre 2008

Intervention de Patrick VIVERET, (texte repris intégralement depuis son enregistrement audio.)

La sobriété heureuse, question personnelle et politique

Je vais juste rappeler ici que cette expression de sobriété heureuse nous la devons à Pierre Rabhi, qui est un des sages de ce temps et que ce lien entre la question de la société donc l’acceptation d’un certain nombre d’éléments de simplicité volontaire et la question fondamentale du mieux-être, n’est pas simplement une question de caractère personnel et privé, mais c’est une question éminemment politique.
Simplement pour que vous situiez mieux dans quelle perspective j’établis cette contribution, je la fais à la fois à travers le rapport et la mission que j’ai conduite entre 1999 et 2002 sur une nouvelle approche de la richesse - c’est l’époque sous le gouvernement de Lionel Jospin où il existait un secrétariat d’Etat à l’économie solidaire qui était dirigé par Guy Hascouet qui m’avait demandé ce rapport-.

De la philosophie à la Cour des Comptes

Effectivement c’était la question que vous évoquiez tout à l’heure, le lien apparemment paradoxal entre la philosophie et la Cour des Comptes, c’est vrai que je n’aurais jamais pensé dans ma vie, que j’allais un jour débarquer à la Cour des Comptes. J’y suis arrivé par le biais de l’évaluation des politiques publiques, à la demande de Michel Rocard quand il était premier ministre, parce que j’ai fait une mission sur l’évaluation des politiques publiques, pour lancer notamment l’évaluation de ce qui était à l’époque le RMI et l’un des enjeux, après cette mission, c’était de faire bouger ce qu’on appelle les corps de contrôle dans ce pays, parce que nous avons dans ce pays une culture de contrôle mais on a très peu, une culture de l’évaluation.
L’évaluation, c’est une fonction démocratique partagée qui vise à construire une délibération sur la valeur des politiques publiques, donc ce n’est pas du tout réductible aux contrôles et comme, il n’y avait pas d’acteurs qui pouvaient porter cette culture de l’évaluation à la Cour des Comptes, Michel Rocard m’a demandé d’y aller pour faire aussi bouger les choses de l’intérieur.

Derrière les comptes, il y a des contes

Donc j’ai d’abord commencé par m’intéresser à l’aspect réforme du rapport public de la Cour des Comptes pour travailler dans une perspective plus évaluative mais ce qui m’a intéressé après, ce qui m’a piqué au jeu c’était d’aller découvrir comment derrière les comptes au sens comptable du terme, il y avait des contes au sens des identités narratives dont parle Paul Ricœur, ces grands récits que se racontent les sociétés et qui correspondent en fait à des choix de sociétés.
Et comment derrière ces systèmes qui se veulent prétendument neutres, objectifs, et qui sont en général classés dans un placard technique à l’abri des regards des citoyens, comment en réalité dans les systèmes comptables, qu’ils soient publics ou qu’ils soient privés, il y avait des choix de société absolument fondamentaux qui avaient des conséquences considérables.
Par exemple, une grande partie de ce que Jean-Pierre Raffin a évoqué sur des problèmes tels que la pêche, l’agriculture, etc... sont directement liés à des systèmes de comptes qui ont été construits après la seconde guerre mondiale, de nature à valoriser la production de nature industrielle et à dévaloriser les autres formes de productions et d’activités, parce que c’était le choix de société prioritaire de l’époque et ce qui m’a intéressé. C’est pour cela que, quand j’ai eu l’opportunité avec Guy Hascouet de faire cette mission sur une nouvelle approche de la richesse, c’est de mettre en débat public un certain nombre d’éléments qui étaient relativement connus des spécialistes mais qui ne sortaient jamais de ce cercle restreint.

Illustration : "le paradoxe de l’Erika"

J’avais pris l’exemple à l’époque, puisque avant la mission sur la richesse j’avais été secrétaire général de la mission du centenaire de la loi de 1901, et j’avais pris cet exemple du naufrage de l’Erika ; j’avais appelé cela le paradoxe de l’Erika, parce qu’au moment même où nous avions le naufrage, ce que n’importe quelle personne sensée pouvait considérer plutôt comme une catastrophe, et bien, vu du point de vue de nos systèmes de comptes, vu du point de vue du fameux agrégat qu’est le PIB, et bien, paradoxalement, l’Erika qui était, au moins du point de vue comptable, producteur de richesse, parce que l’ensemble des flux monétaires qui étaient générés par le remplacement du pétrolier, par les indemnisations des assurances, par les coûts de dépollution, etc..., tous ces éléments étaient comptés comme flux monétaires positifs, comme valeur ajoutée des différentes entreprises qui avaient concouru au flux monétaire lié à ce naufrage ; et dans le même temps, les bénévoles associatifs qui avaient eu la très mauvaise idée d’aller gratuitement participer à la dépollution des plages, eux, non seulement comptaient pour du beurre, c’étaient des inactifs improductifs comme la plupart des femmes dans les activités domestiques, mais, en plus, on peut même dire qu’ils contribuaient à faire baisser la richesse nationale parce que comme il aurait fallu de toute façon dépolluer, s’il n’y avait pas eu de bénévoles, on aurait fait appel à un personnel rémunéré qui, lui, serait apparu dans les comptes puisqu’il y avait une trace monétaire et donc on peut dire par différence que le bénévolat contribue à faire baisser la richesse nationale d’un pays.

Alors, je trouvais qu’au moment où on célébrait par ailleurs le centenaire des associations et où on disait à quel point, et on était sincère quand on le disait, à quel point la vie associative était importante dans la vie d’un pays, que c’était un bon moment d’aller ré-ouvrir un débat public sur la façon même dont on nommait et dont on comptait la richesse à cette occasion. Alors, quand j’ai proposé cela au gouvernement et que j’ai proposé que la mission sur le centenaire des associations s’occupe de cela, on a crié « au fou » !, on m’a dit : "c’est une mission qui est là pour commémorer, on va surtout pas aller ouvrir un débat public à cette occasion".
Mais, comme je suis assez têtu, et que j’ai relayé ce débat-là du côté de la société civile, ils ont fini par dire : il y a un secrétariat d’Etat à l’économie solidaire. Ils estimaient que c’était suffisamment marginal pour qu’il n’y ait pas trop d’effets pervers à me confier une mission et à ce moment-là, je me suis retrouvé en mission dans le secrétariat d’Etat à l’économie solidaire, ce qui, personnellement, ne me gênait pas du tout parce que je trouvais que c’était une excellente façon de démarrer et d’ouvrir le débat parce que les premiers concernés par une autre approche de la richesse, outre les acteurs associatifs eux-mêmes, c’était justement les acteurs de l’économie sociale et solidaire.
Et voilà comment la question des comptes, et la question des contes, m’est apparue comme étant une question stratégique éminemment démocratique et qu’il était intéressant de mettre en circulation dans le débat public.

Faire un pas de côté : situer la crise écologique dans une crise systémique avec la conjonction de la crise financière et de la crise sociale.

Alors, simplement, ce que je veux vous proposer à cette occasion, c’est à faire un pas de côté et notamment à situer cette question écologique, du rapport écologie-aventure humaine en même temps dans ce qui est un moment absolument crucial de notre histoire collective et qui est l’entrée dans une crise systémique où il y a à la fois une conjonction qui va être durable entre la crise écologique et la crise financière qui ré-ouvre aussi, à cette occasion, la question de la justice sociale.
Parce que vous avez vu que, dans les débats publics, non seulement la question se trouve posée de dire :" est-ce que ce doit être les contribuables qui viennent éponger les pertes de « l’économie casino ? », mais, en plus, "est-ce que la formidable machine à produire les inégalités qu’on a repérées avec les bonus, stock-options, et autres rémunérations absolument délirantes et indécentes et qui a joué un rôle déterminant dans la démesure de l’économie financière, est-ce que ça peut continuer durablement ou est-ce qu’il n’est pas temps de ré-ouvrir le débat sur la question des inégalités sociales absolument démentielles qui se sont mises en place au cours des 30 dernières années, que ce soit à l’échelle de la planète ou que ce soit à l’échelle de nos propres sociétés ?".
À l’échelle de la planète quand, chiffres officiels des Nations Unies, vous avez 225 personnes, 225 ultra riches pour reprendre le titre d’un dossier du Monde, qui ont l’équivalent de la fortune et de revenus de 2 milliards et demi d’êtres humains, vous voyez à quel point on a là un cocktail explosif où le couple misère-humiliation, dans une situation par ailleurs où l’existence de la télévision, d’Internet et des portables, permet en permanence aux populations qui sont victimes de cette rareté artificielle de monnaie de découvrir à quel point il peut y avoir de l’opulence insolente à l’autre bout de la planète, et on a les mêmes types de phénomènes à l’intérieur de nos sociétés. Quand on est capable dans un pays comme la France de mettre, sur la table, 14 à 15 milliards d’euros sur les différents cadeaux fiscaux aux populations les plus aisées et qu’on a toutes les peines du monde à en trouver 1 milliard et demi pour le revenu de solidarité active, c’est fondamentalement le même problème.

La grande question de l’aventure humaine : comment on construit du désir d’humanité ?

Donc, nous sommes rentrés dans une période où il va y avoir conjonction de la crise écologique, de la crise sociale et de la crise financière. Et la conjonction de ces différentes crises nous pose la question de la nature même des réponses à y apporter et de la capacité à apporter des réponses sources d’espérance. Parce qu’on voit bien comment la conjonction de crise peut être source de chaos et de régression, mais la grande question de l’aventure humaine, c’est justement comment, dans ces crises qui sont conjointes, et qui viennent elles-mêmes sur un fond de mutation qui est absolument un fond considérable, comment on construit en même temps ce que j’aurai l’intention d’appeler du désir d’humanité, c’est-à-dire la possibilité que l’humanité utilise des défis qui mettent en jeu la possibilité même de la poursuite de sa propre aventure pour réaliser en même temps un saut qualitatif dans sa propre histoire.

La sobriété ou comment sortir des logiques de démesure

Donc, le terrain sur lequel je vais travailler, c’est à la fois le terrain de la sobriété du point de vue de l’acceptation d’un certain nombre de limites et de la sortie des logiques de démesure parce que c’est la démesure qui est aussi bien à la racine de la crise écologique que ce soit sous sa forme du dérèglement climatique ou sous sa forme de l’atteinte à la biodiversité, mais c’est aussi la démesure qui est au cœur de l’explosion de l’économie financière et du formidable décalage entre ce qu’il est convenu d’appeler l’économie spéculative par rapport à l’économie réelle.
Donc la question de la sobriété c’est la question de la sortie de la démesure.

Mais pourquoi heureuse, cette sobriété ? parce que fondamentalement, et c’est l’hypothèse que je vais développer, au cœur de cette démesure, il y a du mal-être, du mal de vivre, de la maltraitance et nous avons besoin pour développer des stratégies de transformation positive face à du mal-être et à de la maltraitance de considérer que la question du mieux-être, que la question de l’art de vivre à la bonne heure, n’est pas simplement une question personnelle et privée ou une question qui serait en quelque sorte luxueuse et réservée à nos propres sociétés, c’est une question pleinement politique, pleinement planétaire et on ne peut accepter un certain nombre de limitations que pour autant qu’on a, par ailleurs, des perspectives positives de mieux-être. Sinon on est dans la situation d’un toxicomane auquel on propose une cure de sevrage : si on ne lui propose pas une véritable espérance de mieux-être à la sortie, il préférera encore conserver sa toxicomanie.
Ce contexte bouleversé : crise écologique, crise financière, leurs différentes conséquences ; parce que je n’oublie pas que dans les crises actuelles il y a la crise énergétique sur le pétrole, il y a la crise immobilière, il y a évidemment cet aspect particulièrement dramatique et scandaleux qui est la crise alimentaire, on l’a vu au cours des derniers mois en particulier en Afrique. Il ne faut pas oublier une chose, c’est que, elles sont, en grande partie, les conséquences de la conjonction de la crise écologique et de la crise financière.

Crise alimentaire, conséquence de la conjonction crise écologique et crise financière
Pour ne donner qu’un seul exemple, dans la crise alimentaire vous avez, évidemment, les conséquences des effets de dérèglement, de désertification ou d’inondation, mais vous avez aussi le fait que, à partir du moment où l’économie financière a commencé à perdre confiance en elle-même, la spéculation a cessé de se porter sur les produits internes à l’économie financière, et elle a commencé à se porter sur des produits d’économie réelle. Classiquement, ça commence par l’immobilier, c’est pour cela qu’après les bulles financières, vous avez les bulles immobilières. La bulle immobilière a éclaté, c’est la fameuse histoire des subprimes. Comme du coup, l’immobilier n’était plus une source de spéculation sûre, on a spéculé sur le pétrole ; dans le renchérissement du prix du pétrole, il y a des éléments qui correspondent au fait que des pays comme la Chine, l’Inde, etc…, sont devenus beaucoup plus consommateurs de pétrole qu’auparavant, certes, mais il y a aussi une très grande partie de spéculation sur le pétrole lui-même. Et comme ça ne suffisait pas, on a commencé à avoir une spéculation sur les matières premières elles-mêmes, et ce qui est encore plus scandaleux, sur les denrées alimentaires. Donc vous voyez une crise telle que la crise alimentaire de ces derniers mois, elle est à lire aussi dans ce contexte-là.

Conjonction durable de ces crises
Et donc, nous avons impérativement besoin de penser et de traiter ces crises, de manière cohérente, d’arrêter de croire qu’on va traiter d’un côté la crise financière par la fuite en avant, en oubliant que pour traiter la crise financière il faut aussi traiter la crise climatique et la crise sociale et c’est vrai inversement. Et simplement parce que, comme nous sommes dans une période où quand vous écoutez la radio, un jour on vous dit que c’est la catastrophe, et le lendemain on vous dit, ah bien non, finalement, la crise est finie, je me permets simplement de reprendre ici les propos de Bernard Lietaer, qui est un très bon connaisseur de l’intérieur du système financier puisque c’est un des anciens directeurs de la Banque Centrale de Belgique, pour vous montrer à quel point nous sommes dans une situation où les problèmes de la crise financière vont continuer à produire leurs effets.
Bernard Lietaer rappelle, par exemple, comment dans les situations de crises bancaires analogues telles qu’elles se sont déroulées au cours des vingt dernières années, quand on est dans la logique de la fuite en avant, c’est-à-dire où on fait récupérer du côté de l’économie réelle les éléments de conséquences d’irresponsabilité qui se sont produites dans l’économie spéculative, cela a un coût croissant pour l’économie réelle. Aux Etats-Unis dans les années 80, la crise des caisses d’Epargne, ça ne représentait que, si l’on peut dire, 2,5 % de la richesse nationale ; mais vous voyez que, un pays tel que l’Espagne, 77-85 c’était déjà près de 17%, le Chili dans les crises de 81-83, c’était plus de 40%, l’Argentine, la fameuse crise argentine, plus de 55% de la richesse nationale qui est partie éponger les pertes liées à l’économie spéculative.
Et donc, on est rentré dans une situation où la crise financière est bien loin d’être terminée et la meilleure façon de s’en convaincre, c’est encore de regarder le point de vue d’excellents connaisseurs du système américain lui-même, y compris, parce qu’ils ne sont pas à l’abri de schizophrénie, de bénéficiaires du système :
 - Paul Volcker, ancien patron de la Banque Fédérale américaine, avant Alan Greenspan, disant en 2005 : " il y a 75% de chances pour un crash du dollar dans les 5 prochaines années ". 2005, nous sommes en 2008, on n’en est pas loin du crash dollar.
 - Steve Roach, : " probabilité de 90% pour que se produise une apocalypse du dollar ".
 - Robert Rubin, ancien secrétaire d’état au Trésor, «  le budget fédéral suit un chemin non soutenable et le jour arrive où ça se verra ». Evidemment, quand on est prêt à dire :" on met 700 milliards de dollars sur la table", plus les 200 milliards pour nationaliser les deux grands fonds de crédit hypothécaire, plus la centaine de milliards de dollars pour nationaliser le grand assureur américain AIG, et bien on commence sérieusement à se dire :" où vont-ils trouver cet argent ?".
Et, c’est là que vous avez la dernière phrase de Paul Krugman, qui a été pourtant un des grands théoriciens de l’économie sous sa forme récente : je pense, dit-il, «  que les Etats-Unis se préparent à une crise financière de type sud-américain ».
Alors, vous voyez, quand vous entendrez dire par tel ou tel responsable politique ou tel ou tel économiste, que la crise est derrière nous, vous aurez quelques raisons d’émettre un minimum de doutes méthodologiques.

Changer de posture par rapport aux grandes mutations  : "changer d’r"
Il faut inscrire donc notre perspective à la fois dans une situation où on sait qu’il y a une conjonction et une conjonction durable de ces crises. Et dans une situation aussi où nous sommes sur un fond de mutations absolument fondamentales, et ces mutations portent autant et on pourra même dire davantage d’opportunités positives que de risques. Et s’il y a crise, c’est en grande partie parce que nous ne savons pas changer de posture, posture dans les rapports à la richesse, dans les rapports au pouvoir, dans les rapports au savoir mais aussi plus fondamentalement changer de posture par rapport à ces grandes mutations.
J’ai repris ici le titre d’un livre fameux de Jacques Robin qui nous a quittés malheureusement l’année dernière, et qui s’appelait « Changer d’r ». Et en disant changer d’r, c’est à la fois, comme il le disait dans son livre, changer d’ère (è r e) au sens d’époque historique, c’est toute la question de la sortie des sociétés industrielles pour entrer dans des sociétés de la connaissance et de l’information ; mais c’est aussi le défi écologique, on peut dire c’est le « Changer d’air » (a i r) ; et c’est le changement de rapport au territoire, le changement d’aire (a i r e) et qui correspond à la fois à l’émergence du territoire mondial mais aussi à l’émergence de ces nouveaux territoires qu’on peut appeler, par exemple, les territoires virtuels et qui font, par exemple, que vous et moi par le biais d’Internet, par le biais du portable, nous avons la possibilité d’entrer en relation avec des personnes qui sont à plusieurs milliers de kilomètres de chez nous, qui deviennent en quelque sorte plus proches qu’un certain nombre de nos voisins, au sens physique.

La dimension écosophique
Donc ces trois changements d’r, ils font système, et si nous ne changeons pas de posture dans la façon d’appréhender les questions économiques, les questions politiques, les questions sociales, et si nous n’intégrons pas la dimension écologique d’une part, et ce que j’appellerai à la suite de Félix Guattari, la dimension écosophique, c’est-à-dire le lien entre la question écologique et la question de la sagesse, eh bien, nous n’avons pas un bon usage de ces mutations et, au contraire, ces mutations deviennent sources de dysfonctionnements et de crises.

Ne pas se laisser imposer le sens des mots et des chiffres dominants
C’est la raison pour laquelle je rappelais ici ce principe fondamental tiré d’Einstein, qui était le suivant : « on ne traite pas un problème dans les termes qui l’ont fait naître  ». Ré-ouvrir notre imaginaire est un élément essentiel et pour ré-ouvrir notre imaginaire, il nous faut cesser de nous laisser imposer le sens des mots et le sens des chiffres dominants. Et, à cet égard, on l’évoquait tout à l’heure à propos du couple économie-écologie, oïcos nomos-oïcos logos, la logique voudrait que l’économie soit fille de l’écologie : quand une discipline se termine par logos, c’est une discipline matricielle et, après tout, la théorie de la grande maison terre est première par rapport à l’organisation de nos petites maisons ; et on comprend bien que nos petites maisons sont en danger si la grande maison planétaire est elle-même en cause.
Mais, on peut aussi revisiter le sens des mots sur la question de la crise financière : finance, ça renvoie à fides ; en latin fides c’est non seulement de la confiance mais c’est aussi de la foi. La crise financière actuelle doit, à mon avis, être considérée comme une crise de nature religieuse. Le socle même de croyances et de valeurs sur lesquelles la révolution conservatrice anglo-saxonne s’est constituée au cours des trente-cinq dernières années est rentrée en crise profonde. Cà n’est pas simplement un problème de nature économique, c’est, Edgar Morin nous le dirait s’il était parmi nous, c’est évidemment aussi une crise de nature civilisationnelle qui nous amène à la penser en terme anthropologiques et psychiques, plus que proprement économiques.
Et de ce point de vue-là, on peut très bien s’appuyer sur la littérature interne de l’affaire financière, et au premier rang desquels le Wall Street Journal, qui n’est quand même pas un journal particulièrement alternatif et j’ai cité ici cette phrase extrêmement significative du Wall Street Journal un jour où il a en quelque sorte vendu la mèche : "Wall Street", disait cet éditorial, "ne connaît que deux sentiments, l’euphorie ou la panique". Voyez qu’on est loin de la thèse sur les arbitrages rationnels sur les marchés financiers et on est plus proche de ce qu’on appelle, en terme médical, la psychose maniaco-dépressive avec ces alternances de phases euphoriques et de phases dépressives et avec les mouvements moutonniers, en terme savant on dirait en reprenant René Girard : du désir mimétique, qui fait que, suivant les cas, vous avez ce qu’Alan Greenstan, autre patron de la Banque Fédérale américaine, avait appelé l’exubérance irrationnelle des marchés financiers ; ça, c’est les mouvements haussiers irrationnels suivis de mouvements baissiers qui sont tout aussi irrationnels, mais qui sont à interpréter en termes psychiques et anthropologiques, beaucoup plus qu’en termes strictement économiques.
Et donc quand nous avançons dans cette direction pour ré-ouvrir notre imaginaire, le droit à revisiter les mots eux-mêmes, est une nécessité. On l’a dit sur économie-écologie ; prenez le mot valeur, Dieu sait si le mot valeur est utilisé dans le vocabulaire économique. Quand on vous parle, par exemple, de la nécessité de créer de la valeur pour les actionnaires, vous avez entendu ça, et bien valor, en latin, ça veut dire force de vie. Quand on parle de valeur ajoutée, c’est l’équivalent d’une nouvelle naissance. Comprenez bien que l’idée d’avoir une force de vie supplémentaire réservée à des seuls actionnaires est une preuve évidente qu’on marche sur la tête. Et donc nous sommes ici dans une question où le problème du lien avec l’énergie créatrice, avec ce qu’on peut appeler au sens fort du terme l’énergie du souffle, est un élément qui est tout à fait fondamental.

La respiration, besoin encore plus vital et premier que la nourriture
Et si on prend le problème en ces termes, eh bien, on peut revisiter complètement l’économie elle-même. Au fond, l’économie et notamment l’économie classique qu’évoquait Jean-Pierre Raffin tout à l’heure avec ses citations, a été fondée sur un triangle qui était organisé autour de la question de la rareté et de la peur de la rareté, et la peur de la rareté appliquée d’abord à la question de la nourriture. Et on a répondu à cette question par de la production face à la peur de la rareté et de la quantification pour étalonner la production. Mais les économistes ont toujours dit :" nous, on parle des besoins humains vitaux fondamentaux". Qu’est-ce qui se serait passé si on s’était intéressé à un besoin encore plus vital et premier que la nourriture, qui est le problème de la respiration puisque, après tout, on peut rester plusieurs jours sans se nourrir mais on ne peut pas rester plus de quelques minutes sans respirer.

Le souffle et la co-création
Eh bien là, en réalité, vous auriez un tout autre triangle parce que, évidemment, dans ce domaine-là, et en tout cas avant que la pollution systématique de l’air ne crée artificiellement de la rareté, on est en présence non pas d’une rareté mais d’une abondance ; par rapport à cette situation, comme nous l’ont dit toutes les grandes traditions de sagesse : le difficile c’est d’apprendre à respirer. C’est pour cela que la qualité de la respiration est l’élément déterminant du deuxième angle du triangle et, par ailleurs, à la question du couple air-respiration, nous ne sommes pas dans une situation de production, nous sommes dans une situation d’accueil ou à la rigueur de co-création puisque c’est la façon dont nous recevons le souffle de l’univers et dont nous le transmettons et dont nous le transformons qui va être, en quelque sorte, acte de co-création.
Imaginez ce qu’aurait été l’économie si elle s’était construite sur la question du couple air-respiration, ce que j’appelle ici une économie politique de la respiration, non seulement çà nous permettrait de mieux comprendre la question de l’avant néolithique qui représente quand même la plus grande part de l’histoire du rameau hominien ; et ça nous permettrait aussi, de beaucoup mieux comprendre les questions liées à la révolution numérique et à l’économie de la connaissance où, là, nous retrouvons beaucoup plus ce triptyque-là. Quand vous êtes confrontés, par exemple, à de l’information, à vos mails qui souvent vous donnent le vertige, vous êtes en face de la question de l’abondance. Et si on ne sait pas traiter l’abondance, l’abondance devient source de vertige et de dépression parce qu’on ne peut traiter l’abondance que s’il y a suffisamment d’éléments de construction de repères pour un individu comme pour un couple social. A ce moment-là, l’abondance est une ressource mais s’il n’y a pas ces repères, s’il n’y a pas une structuration, et on verra que c’est une structuration dans l’ordre de l’être, l’abondance devient source de vertige ; et à ce moment-là, la question de la qualité c’est la question beaucoup plus importante encore que celle de la quantité, et la question de l’accueil et de la co-création, qui priment sur la question de la production.

La question de l’abondance et le risque de "dépression nerveuse collective", cf Keynes
Donc, notre problème de sobriété, il est d’abord lié à ce changement de paradigme, à ce changement de posture nécessaire. Il nous faut accepter un certain nombre de limitations parce que la façon même dont nous avons à traiter l’abondance est une question éminemment nouvelle et que nous n’avons pas l’habitude d’affronter.
L’un des tous premiers économistes à avoir repéré çà, et çà n’est pas le dernier des économistes, est Keynes qui en 1930, un an après la fameuse crise de 29, dans un texte prophétique intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants  » osait commencer son chapitre par la phrase suivante : « Nous ne vivons pas une crise économique ». Faut être culotté pour écrire çà en 1930 après le démarrage de la crise de 29. Et Keynes ajoutait : «  ce n’est pas une crise économique, c’est une crise de l’économie. ». Et il précisait sa pensée dans les termes suivants : « ce n’est pas une crise économique parce que c’est une crise de surproduction, ce n’est pas du tout une crise de rareté. ». Et c’est une crise de l’économique parce que, dit Keynes, « pendant des siècles, l’humanité a été organisée autour de la lutte contre la rareté et la mutation technico-économique nous a sortis de la rareté  ». Mais, ajoute Keynes, « si nous n’avons pas une mutation culturelle à la hauteur de la mutation technique et économique qui a produit l’abondance, nous risquons, dit-il, d’aller vers une dépression nerveuse collective ». Keynes : « dépression nerveuse collective », sous la plume de Keynes. Il parle même de dépression nerveuse universelle parce qu’il anticipe la mondialisation. Et c’est très intéressant de se souvenir qu’il écrit çà en 1930, c’est -à -dire l’année même où Freud va écrire le célèbre « malaise dans la civilisation  » et où Freud va émettre l’hypothèse que les éléments qu’il a avancés jusqu’ici sur le plan psychique individuel ont aussi une valeur sur le plan collectif et que si les sociétés ne se mobilisent pas par rapport à leurs pulsions mortifères, ce qu’il va appeler Thanatos, si elles ne se rassemblent pas sur les forces de vie, ce qu’il va appeler Eros, eh bien, il y a du souci à se faire. C’est d’autant plus intéressant de revisiter cette approche, de voir comment des problèmes de nature culturelle, voire des problèmes de nature psychique, sont en fait extrêmement présents dans des crises dites économiques, parce que ce qui était déjà vrai en 1930 à une époque où, par ailleurs, la base matérielle du capitalisme était très importante, c’était le capitalisme industriel, donc si les facteurs psychiques symboliques imaginaires étaient fondés à cette époque-là, ils le sont encore plus dans une situation où la part du virtuel, de l’imaginaire, du symbolique, est encore beaucoup plus décisive.


Reconsidérer la richesse : "Qu’est-ce qui compte vraiment dans nos vies ?"
Et non pas seulement : "Qu’y a t-il dans les comptes ?"

Et donc, lorsque nous allons travailler sur ces questions-là, nous allons voir que la façon même de penser, de voir autrement le rapport à la richesse, est un élément déterminant et que la question fondamentale de la richesse n’est plus seulement :"qu’y a-t-il dans les comptes ?", mais la question de base, la question centrale que tout être humain doit se poser, qui est : « qu’est ce qui compte vraiment dans nos vies ? ». J’ai évoqué tout à l’heure, l’histoire du paradoxe de l’Erika, donc je n’y reviens pas, de même que l’histoire des modalités de la comptabilité nationale qui a été créée après la seconde guerre mondiale parce qu’il s’agissait de valoriser à tout prix la production industrielle et la reconstruction et que des questions telles que la question écologique était complètement invisible dans le champ d’imaginaire de la société de l’époque.
Mais c’est vrai aussi pour des problèmes beaucoup plus contemporains tels que la question de la santé et la question de la prévention, qu’est ce qui fait que, avec ces systèmes comptables, la prévention se retrouve mal traitée ? C’est tout simplement que, dans nos systèmes de comptes, çà produit beaucoup plus de richesses nationales d’avoir une maladie qui, ayant été à son terme, va devoir faire appel à des interventions lourdes et donc les coûts monétaires seront également beaucoup plus lourds alors que si vous avez une prévention qui réussit elle va limiter, voire empêcher, ces flux monétaires ultérieurs. Et donc, c’est ainsi qu’on se retrouve, par exemple dans le système français, alors même qu’on a 180 milliards d’euros de dépenses globales de santé, la prévention comptabilisée c’est seulement 5 milliards, seulement 2,7 % du total et cela a directement à voir avec les effets pervers de nos systèmes comptables et que je dis : "derrière ces questions-là, il y a du mal de vivre", et c’est pour cela que la question du mieux-vivre est une question stratégique positive fondamentale.

Je m’appuie sur les chiffres officiels des Nations-Unies, et notamment sur ce que le programme des Nations-Unies pour le développement a eu l’intelligence de faire, il y a 10 ans en 98. Quand il a établi deux colonnes, d’un côté les sommes qui seraient nécessaires de mobiliser pour aller traiter les maux les plus fondamentaux de l’humanité, c’est-à-dire la question de l’eau potable, la question de la faim, la question des soins de base, la question du logement. Et à l’époque, le PNUD avait calculé qu’en mettant 40 milliards de dollars de plus sur la table par rapport à ce qui était déjà en circulation qui était de l’ordre aussi de 40 milliards de dollars, on pouvait aller traiter ces maux fondamentaux et que dans le temps où on prétendait ne pas pouvoir trouver ces 40 milliards de dollars supplémentaires, dans le même temps on était capable d’en trouver -10 fois plus, 400 milliards de dollars, rien que sur la publicité, -10 fois plus sur l’économie des stupéfiants et l’estimation étant évidemment minimale puisqu’on sait bien que c’est en grande partie de l’économie souterraine, -20 fois plus sur l’armement, 800 milliards de dollars à l’époque et les chiffres ont bougé en 10 ans, mais ils ont bougé dans le sens de l’écart. Aujourd’hui, les dépenses de publicités annuelles, c’est plus de 700 milliards de dollars et ne croyez pas que les 700 milliards de dollars sont là pour soutenir les campagnes d’informations, d’organisations humanitaires, du CCFD sur la lutte contre la faim ou de Médecins du Monde, etc… non, les 700 milliards de dollars, ils tournent en rond dans les fameuses sociétés de consommation.

Des budgets de mal de vivre : stupéfiants, armement, pub
Pourquoi est-ce que je dis que ces trois grands budgets renvoient, en fait, à des budgets de mal-être et de mal de vivre ?
- Du côté des stupéfiants, c’est une évidence : on ne dépense 400 milliards - plus aujourd’hui : de l’ordre de 600 milliards sur les stupéfiants - que parce qu’ il y a du mal-être et, en général, du mal-être du côté des sociétés du Nord, et c’est la demande de toxicomanie du côté des sociétés du Nord, qui favorise la production du côté d’un certain nombre de pays du Sud. Là, on est sur du mal-être en direct.
- Qu’est ce qu’il y a dans les dépenses d’armement ? La partie des dépenses d’armement qui correspond à des dépenses effectives de protection est très faible. Elle est même si faible que les moments où on aurait véritablement besoin de systèmes de défense on n’arrive pas à les trouver véritablement. L’essentiel des systèmes de défense et des 1 200 milliards de dollars qui sont aujourd’hui dépensés annuellement, ils sont, si vous l’analysez en termes émotionnels, sur le terrain de la domination et de la peur. Qu’est-ce que la guerre préventive si ce n’est le fait de dire : j’ai peur de toi ; parce que j’ai peur de toi, je te fais la guerre ? et à partir de ce moment-là vous rentrez dans un cercle vicieux puisque, évidemment, votre comportement que vous, vous considérez comme préventif, a été considéré comme dangereux par l’adversaire et on rentre dans le cycle infernal de la course aux armements. Donc, en fait, avec les 1 200 milliards de dollars, vous gérez aussi du mal-être et de la maltraitance, la maltraitance étant directement fille du mal-être.
 - Et si vous prenez maintenant le budget de la publicité, qu’est-ce qui se passe dans la publicité ? Vous êtes comme moi, vous avez rarement vu des publicités avec des gens qui ont l’air malheureux, stressés, dans un environnement de laideur. Et pour cause, parce que les publicitaires qui sont des grands connaisseurs des passions humaines savent fondamentalement qu’un être humain, dès lors que ses éléments de survie biologique sont assurés, c’est un désir dans l’ordre de l’être auquel il aspire et c’est la raison pour laquelle l’aspiration au bonheur, l’aspiration à la beauté, l’aspiration à l’amitié, à la sérénité, est un élément fondamental. Il y a une façon beaucoup plus efficace de mener des campagnes critiques contre la publicité que de faire des campagnes agressives, çà serait de faire de grandes campagnes intitulées « Chiche, la pub » où on se contenterait de recouvrir la petite partie de détournement de la publicité qui est là pour nous faire croire que l’accès au bonheur, à la beauté, à l’amitié, à la sérénité, etc…, passe par un désir de consommation dans l’ordre de l’avoir, parce que c’est là que la publicité est mensongère. Elle n’est pas mensongère dans son message principal qui est un désir dans l’ordre de l’être ; elle est mensongère quand elle nous fait croire que l’accès à ce désir dans l’ordre de l’être passe par de la consommation dans l’ordre de l’avoir.

Trois effets des politiques de mieux-être
Donc, là aussi, on peut dire que dépenser chaque année, 700 milliards de dollars et encore davantage, pour orienter un désir dans l’ordre de l’être vers l’ordre de l’avoir, ça fait partie de ces budgets du mal-être et du mal de vivre. Si vous preniez à peine 10% de transfert de ce qu’on peut appeler des dépenses passives de mal-être, de maltraitance, et vous les mettez dans des dépenses actives de mieux-être, et vous avez un changement qui est absolument radical de perspective et cela ouvre ce qu’on peut appeler la question des politiques de mieux-être et ces politiques de mieux-être, elles vont avoir trois effets :
- un effet de re-couplage avec la réalité (principe de réalité) ;
- un effet de réintroduction de la question de la justice sociale au cœur de l’économie et au cœur de l’écologie, les deux vont ensemble ;
- et un effet de cohérence pour traiter simultanément la question écologique, la question sociale et la question financière.
Pour ré-atterrir, nous avons besoin de prendre conscience de l’ampleur du découplage entre l’économie financière et l’économie réelle. Je vous ai remis ici ce petit schéma qu’on doit à Bernard Lietaer, un des anciens directeurs de la Banque Centrale de Belgique, dont j’ai évoqué tout à l’heure, les citations. Vous voyez la partie de l’économie réelle (il faut avoir de bons yeux pour la voir, le petit plancher vert, là, c’est les flux quotidiens). (schéma absent ici)
Sur les 3 200 milliards de dollars qui s’échangent en moyenne tous les jours sur les marchés financiers, la part correspondante à des biens et des services effectifs donc à de l’économie réelle, c’est le tout petit plancher vert. Comment voulez-vous qu’un tel système soit véritablement soutenable ?

Le creusement formidable des inégalités lié à la démesure
Donc la question de la sortie de la démesure, est aussi bien au cœur de la question écologique que de la question financière et du point de vue de la question sociale, le creusement formidable des inégalités, il est lié à ça. Henry Ford, qui n’est pas spécialement un alternatif, considérait qu’une entreprise était en danger quand le salaire du PDG était plus de 10 fois supérieur au salaire le plus bas dans l’entreprise. JP Morgan, fondateur de la fameuse banque Morgan, était lui beaucoup plus laxiste ; il estimait que le danger commençait dans un rapport de 1 à 20. Vous voyez aujourd’hui, nous sommes dans des rapports absolument démentiels qui peuvent très largement dépasser un rapport de 1 à 1000. c’est-à-dire, on est dans une situation où les revenus eux-mêmes, sont dans une situation d’illégitimité totale. Même avec les critères les plus classiques du travail, du mérite et de l’effort, vous ne pouvez pas justifier des revenus aussi démentiels et qui sont ensuite sources d’attaque de la substance même d’un tissu de valeurs et d’un tissu social.

Comparaison PIB-autres indicateurs
Donc cette nécessité d’une autre approche de la richesse, d’autres indicateurs, elle est directement liée à çà, et je vais vous montrer un autre schéma éclairant, un autre découplage qui est celui de la comparaison entre notre fameux PIB, là en l’occurrence c’est un graphique américain, mais on peut faire la démonstration sur d’autres pays et puis d’autres indicateurs qui commencent à apparaître depuis une dizaine d’années. Là, j’ai pris l’exemple d’un indicateur de santé social que l’on peut comparer avec le PIB et, qui permet de voir le formidable décrochage entre la représentation dominante de la richesse mais dont on a vu tout à l’heure qu’elle allait intégrer quantités de crises, de catastrophes, d’activités dangereuses ou destructrices, et puis des éléments de réalité du point de vue des indicateurs sociaux aussi fondamentaux que la mortalité infantile, des accidents de la route, les différents problèmes qui attaquent la substance, le tissu social d’une société.
Quand on a à l’esprit ce décalage, et on le retrouve ici dans un autre indicateur qu’on appelle l’indicateur de bien-être économique ; (si cela vous intéresse dans le débat, on pourra aller zoomer sur ces questions : qu’est-ce qu’il y a derrière ces nouveaux indicateurs ou, y compris, derrière cet autre outil très intéressant qu’on appelle le tableau de bord du développement soutenable ?), on introduit à la fois une autre approche de la richesse du point de vue des systèmes de comptes et des systèmes de nomination de la richesse mais on interroge aussi la question d’une autre approche de l’argent et de la monnaie et là, nous avons ce qu’on appelle l’enjeu des monnaies et des systèmes d’échanges complémentaires et j’ai cité ici quelques grandes expériences :- celles des Etats-Unis avec des systèmes d’échanges à base temps qu’on appelle le time dollar, -au Japon qui sont des systèmes de solidarité, en particulier au bénéfice de personnes âgées, ce qu’on appelle les « fureaï kippu » qui veut dire ticket de solidarité ou le yamato love (love voulant dire ici local value exchange) qui sont des systèmes qui vont permettre de renforcer de la proximité et de la solidarité là où la logique des monnaies officielles est très souvent , au contraire, en train de creuser des inégalités et d’établir de la distance. Ça c’est la photo du yamato love. (photo absente ici)

En France, on a un projet qui est très intéressant dans cette perspective, qui est une monnaie solidaire, une monnaie d’utilité écologique et sociale qu’on appelle le sol, qui est expérimenté dans le cadre d’un programme equal-européen et qui a été lancé d’abord en Bretagne, dans le Nord-Pas de Calais, Ile de France, et qui maintenant s’est développé aussi en Rhône-Alpes et en Alsace. Et pour montrer qu’il y a là des systèmes qui sont en croissance permanente, voilà un petit graphique qui montre à quel point il y a un développement très important des systèmes d’échanges ou de monnaies complémentaires. Là encore, je ne développe pas, faute de temps mais si ça vous intéresse à l’occasion du débat, on pourra zoomer sur ces questions.

La question démocratique
Je voudrais terminer par le lien entre ces enjeux, la question démocratique et le retour sur la question du mieux-être. La question démocratique est liée au fait de la sortie de ce modèle qu’on peut appeler le modèle DCD, c’est-à-dire Dérégulation-Compétition à outrance-Délocalisation,qui a marqué les 35 dernières années. Nous voyons bien qu’elle appelle à un grand retour du politique. En l’espace d’une semaine, le cœur du système financier mondial n’a eu d’autres solutions que de se tourner vers le politique, y compris vers le politique sous la forme abhorrée officiellement la plus caractéristique qui est la forme des nationalisations, au point d’ailleurs que l’une des blagues qui court à Washington, c’est : "l’URSS s’est reconstituée mais pas à Moscou : à Washington !".
Et d’ailleurs vous remarquerez que la seule banque qui n’ait pas été nationalisée, en dehors de la faillite de Lehman Brothers, c’est une banque qui va être rachetée par les Chinois. C’est dire à quel point et avec une rapidité fulgurante nous assistons à l’intérieur du système de l’économie spéculative à une implosion tout à fait comparable à ce qu’a été l’implosion de l’empire soviétique, il y a tout juste 20 ans. Il faut lire et penser la double implosion dans les mêmes catégories parce que là encore, c’est un problème de démesure : du côté de l’empire soviétique, c’était la démesure dans le rapport au pouvoir ; ici, nous avons la démesure du côté du rapport à la passion de richesse. Mais c’est toujours la même démesure qui est présente de la même façon que le productivisme et ses conséquences est au cœur de la démesure qui est à l’origine de la crise écologique, que ce soit du côté climat ou que ce soit du côté biodiversité.
Donc le politique va être de retour. Mais la question : " quelle politique va être de retour  ?" est une question cruciale parce que le politique peut faire retour, mais il peut faire retour de manière régressive. Après tout, lors de la dernière grande crise de 29, le politique a fait retour, certes, mais de la façon la plus régressive qui soit : sous la forme de la guerre. Le sens peut faire retour, autre grande victime du fondamentalisme marchand, la quête de sens qui est un élément anthropologique fondamental de toute communauté humaine, mais vous pouvez avoir aussi un retour du sens qui se fasse de façon régressive : les grands totalitarismes hier, qui étaient liés à du sens, ou les grands fondamentalismes aujourd’hui. Donc la forme même du retour du politique ou du sens peut être une forme régressive et, donc, nous avons besoin d’un autre rapport au pouvoir, d’un autre rapport à la richesse, d’un autre rapport au sens de façon à sortir des logiques de captation.
C’était Aristote qui disait déjà, à propos de la richesse que, «  la richesse est légitime tant qu’elle est un moyen et notamment du côté de la monnaie, et elle devient dangereuse quand elle devient une fin  » : il appelait ça la chrématistique. D’une certaine façon, nous sommes en train de vivre, sous la forme du capitalisme, une crise chrématistique de la passion de richesse. Mais la passion de pouvoir, elle vous a donné le totalitarisme ; on l’a vu avec l’implosion du système soviétique. La passion de la captation du sens, elle peut vous donner du fondamentalisme et, donc, la question clé c’est effectivement celle de la sortie des logiques de captation, ce que j’ai résumé ici par la formule : « Le libre-échange, oui, la libre prédation, non » et je mets à l’appui de ce refus de la libre prédation et la citation fameuse de Marx sur le renard libre dans le poulailler libre, mais aussi celle de Lacordaire, un des théoriciens du christianisme social, qui disait « entre le riche et le pauvre, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime  ».

L’intelligence émotionnelle
Donc, s’il s’agit de sortir des logiques de captation, il nous faut aussi aller interroger un des éléments les plus fondamentaux et les plus difficiles de notre humanité qui est la question de ce qu’on peut appeler l’intelligence émotionnelle. Parce que ce qui fait difficulté dans l’humanité, c’est que nous ne sommes pas simplement des mammifères rationnels, des êtres de besoin auxquels on aurait rajouté une couche de rationalité. Nous sommes des êtres de désir, c’est à la fois beaucoup plus passionnant mais en même temps beaucoup plus compliqué, parce que l’émergence de la conscience, qui est notamment l’émergence de la conscience de la mort, crée en nous une formidable énergie qui, à la différence du besoin, ne va pas être autorégulée par la satisfaction. Dans l’ordre du besoin, j’ai faim, je mange et il y a un moment où je ne pourrai plus, même si on m’emmène dans le plus grand restaurant de la ville. Tandis que, quand vous êtes dans l’ordre du désir, vous êtes dans un rapport vie-mort, avec une énergie qui tend vers l’illimité. Si c’est avec du désir, au sens propre comme au sens figuré, que l’humanité a déplacé des montagnes, c’est aussi avec du désir, qu’on a fait Auschwitz, qu’on a fait Hiroshima, qu’on a fait le Rwanda, qu’on a fait la St Barthélemy.
Donc la question de la nature du désir et de son orientation, est une question absolument fondamentale. Et dans cette question-là, c’est non seulement l’écologie qui nous sert à nous aider comme repérage pour l’aventure humaine, pour nous rappeler que nous sommes nous-mêmes les enfants d’un écosystème mais c’est aussi, je l’évoquais tout à l’heure, l’écosophie, c’est-à-dire une nouvelle sagesse. Moi, j’ai coutume de dire, dans les nouvelles technologies, la seule chose que nous savons, c’est que, dans 10 ans, elles seront obsolètes. Donc, c’est très bien les nouvelles technologies, mais n’oublions pas ce qu’on pourrait appeler les TNTS, c’est-à-dire les toujours neuves technés (parce que technés, c’est le même sens, c’est un vecteur), les Toujours Neuves Technés de Sagesse ou si vous voulez, on peut les appeler aussi, des technologies spirituelles à condition d’entendre que le mot spirituel n’est pas réduit à sa dimension religieuse et vous avez des spiritualités laïques, des spiritualités agnostiques, des spiritualités athées. Si, dans mille ans, il y a encore une humanité, des phrases de Sénèque, des phrases de Socrate, des phrases de Jésus, des phrases de Bouddha continueront à parler à cette humanité parce qu’elles sont sur le registre anthropologique fondamental de la question de l’amour, de la mort et du sens.

La question fondamentale de la sagesse comme question politique
Et donc, la façon dont nous lions la question écologique à la question de la sagesse est aujourd’hui, une question déterminante. Et, au cœur de la sagesse, nous retrouvons la question du mieux-être, la question du bonheur, non pas du bonheur comme un capital à conquérir et qu’on a ensuite peur de perdre mais comme un art de la présence, un art de vivre à la bonne heure. Nous sommes autant à la mauvaise heure si nous nous interdisons le chagrin ou la tristesse à l’occasion de la perte d’un être cher que si nous nous interdisons la joie ou le plaisir quand nous avons l’occasion de l’évoquer.
Le cœur d’une politique du mieux-être c’est une qualité de présence : qualité de présence à la nature, qualité de présence à autrui, qualité de présence à nous-mêmes. C’est Gabriel Marcel qui disait « L’égoïste est celui qui ne s’aime pas assez ». Et çà, toutes les traditions de sagesse nous disent la même chose. Le rapport dégradé à autrui est directement corrélé au rapport dégradé à soi-même. Et le rapport dégradé et guerrier à la nature est directement corrélé à ce rapport dégradé à l’intérieur de notre propre humanité. Si on rassemble ces questions-là : les défis écologiques, le défi de l’économie financière, le défi de la question sociale ; si nous voulons prendre positivement ces grandes mutations que sont la révolution de l’intelligence, la révolution de l’information et la révolution du vivant dans laquelle nous sommes en train de rentrer, nous avons besoin de penser la question de la sagesse comme étant une question politique. Comme le dit souvent Edgar Morin, on parle d’homo sapiens sapiens, on ferait mieux de parler d’homo sapiens demens parce que notre génie et notre folie sont à l’évidence fortement imbriqués. Mais, d’une certaine façon, si sapiens sapiens n’est pas une origine on pourrait dire que ça doit être un projet. Et c’est un projet pas simplement personnel et privé, c’est un projet de nature politique, parce que l’humanité qui est en train de vivre ces défis absolument colossaux, elle a la possibilité d’en terminer prématurément avec sa propre aventure, surtout que je ne l’ai pas évoquée dans le cas de cette intervention, mais tout ceci n’empêche pas que le contexte de ces crises s’opère par ailleurs dans une situation où le nomadisme d’armes de destruction massive et la prolifération continuent de se faire.
Donc, cela n’est pas de faire du catastrophisme de pouvoir dire effectivement que l’humanité pourrait en finir avec sa propre aventure, mais elle peut aussi, comme ça s’est produit à plusieurs reprises dans des moments décisifs de son histoire courte ou de son histoire longue, utiliser ces défis pour vivre un saut qualitatif dans la voie de sa propre humanisation. De la même façon, Edgar Morin le rappelle souvent que, dans le processus d’hominisation, vous avez eu quelque chose de très paradoxal puisque, d’une certaine façon, l’hominisation, en termes de rapport de forces, c’était vraiment la mauvaise voie. Voilà un petit mammifère qui courait moins vite, qui ne nageait pas, qui ne volait pas, qui était moins fort, qui était moins gros que les autres et, paradoxalement, c’est cette vulnérabilité qui a été à la source de ce saut qualitatif extraordinaire qui a été l’émergence de la conscience. Ce qui s’est passé dans l’ordre de l’hominisation est aujourd’hui notre défi, mais non plus dans l’ordre biologique, mais dans l’ordre politique et culturel de l’humanisation.

Comment grandir en humanité ?
Et nous ne pouvons grandir en humanité que si nous épousons pleinement la condition humaine. Dans un processus qui était évoqué tout à l’heure, qui est celui de dialogue en humanité, dialogue en humanité, il est né du constat qu’il y avait le sommet de la terre de Johannesburg, il y avait les dialogues pour la terre, initiés par Michael Gorbachev ; et c’était formidable de faire des dialogues pour la terre et des sommets de la terre. Mais, en même temps, on ne parle jamais de la source de tous les problèmes, y compris les problèmes écologiques, qui est cette difficulté qu’a l’humanité à vivre sa propre condition et la fait que le reste soit, en quelque sorte, des dégâts collatéraux. Donc dialogue en humanité c’était de dire : "il faut placer la question humaine comme question centrale pas sous la forme de l’humanisme classique qui dit régulièrement, en fin de réunion, qu’il faut remettre l’homme au centre". Parce qu’après tout aller remettre au centre une espèce qui de la St Barthélemy à Hiroshima, en passant par Auschwitz et Rwanda, ça n’est pas d’une absolue évidence qu’il faille remettre cette espèce au centre du dispositif !.
Donc, à l’évidence, ce qu’il faut remettre au centre, ce n’est pas le pire de l’humanité, c’est le meilleur de l’humanité. Et pour créer les conditions du meilleur de l’humanité, il faut effectivement aller travailler sur les conditions de la maturité émotionnelle de l’humanité. Nous avons cette chance extraordinaire, avec la révolution de l’information et l’économie de la connaissance, que l’humanité soit, de plus en plus, un réseau pensant. Mais si elle n’est pas aussi de plus en plus, un réseau aimant, elle se trouvera dans la même contradiction fameuse de Rabelais sur « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. ».

L’intelligence du cœur au centre d’une écosophie où le désir d’humanité peut permettre le saut qualitatif.
Donc la question de l’intelligence du cœur, de ce que les spiritualités orientales ont appelé les trois intelligences à vivre et penser simultanément : l’intelligence du corps, l’intelligence du cœur et l’intelligence de l’esprit ; cette question-là est au centre d’une écosophie, au centre d’un processus d’une sobriété qui accepte des limitations dans l’ordre de l’avoir pour mieux se développer dans l’ordre de l’être, dans l’ordre d’un art de vivre à la bonne heure. Et, à ce moment-là, nous sommes effectivement dans une conjoncture où du désir d’humanité est de nature à permettre ce saut qualitatif et à utiliser positivement ces grands défis auxquels nous sommes confrontés.

Merci.